Sobriété et écologie humaine
Chers frères et sœurs,
Le chemin est une image très souvent employée pour désigner la vie chrétienne. Le Christ lui-même se désigne comme « le chemin » [1] . Ce terme a une portée symbolique pour qualifier le parcours que nous empruntons sur cette terre du jour de notre conception à celui de la vision de Dieu. Ce terme de chemin fait référence à l’expérience humaine. C’est en marchant sur la route que nos vies s’affermissent et se transforment. En parcourant le chemin proposé par Jésus, nous avançons à sa suite et avec lui nous avons la certitude « d’aller au Père ».
Souvent dans l’évangile, le Christ invite ses interlocuteurs à le suivre. Le « viens et suis-moi » adressé aux disciples résonne aujourd’hui pour nous. L’épisode du jeune homme riche est en cela évocateur de la radicalité qu’implique l’engagement sur ce chemin : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, tu auras alors un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi. » [2]
Naturellement, si dans une juste compréhension, cette injonction du Seigneur nous paraît aujourd’hui davantage s’adresser à ceux et celles que le Seigneur appelle plus particulièrement à se consacrer à lui dans le don intégral de leur vie, cette parole vaut également pour tout baptisé. Si être chrétien ne peut pas consister pour tous à vivre la radicalité de la consécration religieuse, l’exigence de l’appel accompagne toute vocation chrétienne. Pourquoi le Christ semble-t-il nous demander l’impossible ? Nous aurions sans doute préféré que le Seigneur nous indique un pourcentage de biens à donner aux pauvres, qu’il nous donne un seuil en dessous duquel on ne pourrait plus être appelé chrétien. Ce serait bien plus confortable. De même, pourquoi l’évangile ne nous donne-t-il pas un temps de prière quotidien idéal, un régime alimentaire prédéfini ? Adossés à un ensemble de normes, nous aurions pu dire comme le jeune homme de l’évangile : « Tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » Comme notre vie chrétienne et notre carême en seraient simplifiés ! Au lieu de cela, le Christ, dans un respect profond pour notre humanité, met sa confiance en nous. Il nous enseigne en nous donnant toute liberté pour répondre. La délicatesse de Dieu nous rappelle que cette liberté est le préalable nécessaire à tout amour authentique. Il en est ainsi dans les rapports humains comme dans nos rapports avec Dieu.
Si nous ne sommes pas tous appelés à vendre nos biens pour les donner aux pauvres, nous sommes tous invités, à l’école du jeune homme de l’évangile, à vivre une certaine radicalité prophétique dans notre rapport avec le monde matériel. Cette radicalité ne doit pas faire peur : elle conduit à une sobriété de vie qui est libératrice. Le carême contribue, en nous éloignant de l’inutile, à fortifier cette orientation spirituelle. Pendant ces quarante jours, l’Eglise nous permet de regarder nos vies afin d’éloigner ce qui empêche notre cœur de s’ouvrir à la présence et à l’œuvre de Dieu. Dans cette perspective, je souhaite évoquer cette année plus particulièrement ce « jeûne qui plaît à Dieu » en essayant de comprendre comment il peut être source de bonheur dans une société où celui-ci semble indexé à notre volume de consommation.
Vivre la sobriété.
Le jeûne et la sobriété peuvent être compris comme la tempérance dans nos comportements de consommation. L’encyclique récente du pape Benoît XVI « Caritas in Veritate » souligne la contradiction grandissante entre les revendications de superflu de nos sociétés opulentes et le manque de nourriture, d’eau potable, de soins ou d’instruction que nous rencontrons en d’autres régions mais aussi dans les zones de précarité de nos propres pays [3] . Cet écart croissant devient insupportable à tout disciple du Christ pour qui tout homme est son prochain. Comment s’en désintéresser sans être infidèle aux promesses de notre baptême. La sobriété de vie nous situe dans une attitude de solidarité avec les plus fragiles en permettant que nos habitudes de consommation soient en cohérence avec la plus grande équité à laquelle nous aspirons. Pendant le temps du carême, en ajustant nos modes de vie aux exigences de l’évangile, nous entrons dans un chemin de pauvreté proposé par Jésus. Le renoncement à l’inutile et la sobriété ne sont pas à la mode. Ils entrent trop en contradiction avec les dogmes de notre monde pour qui le bonheur consiste à pouvoir satisfaire des besoins matériels toujours plus nombreux dans une éternelle quête de « l’être bien ». Il ne s’agit pas là de renoncer pour renoncer, mais d’emprunter le chemin qui permet de suivre le Christ qui « s’est fait pauvre pour nous, de riche qu’il était. » [4]
Si le carême consiste pour nous « à progresser dans la connaissance de Jésus-Christ » [5] , cette connaissance ne peut être qu’un compagnonnage conduisant à l’imitation du Seigneur. « Je connais Jésus pauvre et cela me suffit » disait saint François d’Assise. Ainsi le jeûne consiste à participer à la pauvreté du Christ. Par nos renoncements, nous prenons conscience, avec le saint curé d’Ars que nous honorons en cette année sacerdotale, que « l’homme est un pauvre qui a besoin de tout demander à Dieu. » Comblés par la grâce de Dieu, nous ne pourrons qu’être témoins de ce don dans une charité débordante. En vivant cette expérience spirituelle, nous recevons tout de Dieu et nous pouvons, en signe de reconnaissance, entrer dans cette logique du don mise en valeur par l’encyclique « Caritas in Veritate ». La sobriété trouve alors son plein accomplissement dans le don.
Le drame vécu récemment par nos frères haïtiens a ému l’humanité entière ; beaucoup de gens ont réagi avec générosité dans l’instant. Ce temps de carême nous invite à aller plus loin et à vivre le don comme un accompagnement spirituel durable qui soulage et relève. Empruntons pendant ce carême le chemin synodal qui nous invite à devenir « une Eglise de témoins dans un monde solidaire ».
Vers une « écologie humaine »
Le jeûne et la sobriété nous conduisent à délaisser le superflu pour nous recentrer sur l’essentiel. Cette disposition de notre être nous amène à porter un regard plus juste sur notre environnement et sur la création. A l’heure où nous sommes sans cesse alertés sur la dégradation de notre planète et où nous sommes incités à consommer de manière plus responsable, je crois que les chrétiens doivent acquérir une vision originale et intégrale de l’écologie.
Nous sortons d’une période de frénésie de consommation pendant laquelle nous avons oublié que la terre ne nous appartient pas : « La terre n’est pas simplement notre propriété que nous pourrions exploiter selon nos propres intérêts et désirs. Le Créateur a donné à l’homme des règles intrinsèques qu’il doit respecter comme administrateur de la création, » [6] nous rappelle Benoît XVI. Ce respect de la création ne consiste pas seulement en une préservation des espèces ou en des comportements limitant l’impact de nos activités sur le climat. N’oublions pas que Dieu a placé l’homme au centre de la création. La nature n’a pas de raison d’être sans l’homme. Il y a bien une hiérarchie des choses créées. Si le créateur exerce « sa tendresse sur toutes ses œuvres » [7] , il a établi un ordre entre elles : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux ... » [8] Le Christ revient de manière très claire sur cette prédominance de l’homme sur le reste de la création : « Vous valez mieux qu’une multitude de passereaux » [9] ou encore « un homme vaut mieux qu’une brebis. » [10] S’il est donc placé au sommet de la création, l’homme en est le gestionnaire, « l’économe ». Ainsi, parce que l’ensemble des créatures sont ordonnées à la gloire de Dieu, l’homme se doit d’administrer avec une grande sagesse le trésor dont il a la charge.
A la lumière de l’Ecriture, les chrétiens apportent une contribution originale et fondamentale dans le débat sur l’écologie. A la suite du pape Jean-Paul II, nous pouvons parler d’une « écologie humaine » qui désigne en réalité une écologie prise dans son intégralité. Celle-ci doit se soucier en tout premier lieu de la vie des hommes. Elle amène donc à une plus grande solidarité entre eux mais aussi entre l’homme et la création. Ainsi, nous ne pouvons pas limiter nos efforts à une simple recherche de moyens pour consommer de manière plus responsable. Si cette recherche est nécessaire, elle ne doit pas nous faire oublier que dans notre monde, la dignité d’hommes et de femmes reste bafouée et que notre devoir est d’œuvrer à ce que cette dignité soit respectée. Nous ne pouvons pas nous satisfaire que notre monde soit capable de modifier le tracé d’une autoroute pour protéger une colonie de grenouilles quand des milliers de gens dans nos quartiers souffrent de solitude, de désespoir, du chômage, de la violence, de la misère, de l’éclatement de la famille ou quand la vie n’est pas respectée dès son origine. Si les luttes visant à améliorer la qualité de notre environnement sont légitimes, il ne faut pas oublier que cet environnement, cette nature, ont été créés pour l’homme et que si l’écologie consiste à protéger la vie sous toutes ses formes, la vie humaine doit donc être le premier de ses combats. « Un élément-clé de l’écologie humaine est l’inviolabilité de la vie humaine, en particulier au début et au terme de celle-ci. » [11] La négation de la dignité humaine provoque désordre et injustice et menace ainsi l’équilibre même de la création en abîmant son harmonie voulue par Dieu.
Chers frères et sœurs, que ce temps de carême soit pour vous l’occasion de vivre la joie chrétienne qui naît de la fidélité au Christ. Vos paroisses, vos communautés vous proposent des chemins riches et variés qui permettent de suivre les chemins de la prière, de la sobriété et du partage. Que cette route vous conduise dans un cœur renouvelé à la rencontre du Christ ressuscité.
A Luçon, le 19 février 2010
Alain Castet
Evêque de Luçon